Une Cité de la musique, oui mais

Le Comité de l’Association des Habitants du Petit-Saconnex-Genève (AHPTSG) fut le premier à se féliciter à l’idée d’une Cité de la musique sur la rive droite et tout particulièrement au Petit-Saconnex. Avides de musique, certains d’entre nous la pratiquent, la partagent, sont mélomanes et ne peuvent que s’enthousiasmer à cette idée. Nous étions prêts à nous engager pour sa réalisation. Mais évidemment pas à n’importe quel prix et pas pour n’importe quel projet.

Comme tant d’experts, dans le monde entier, le constatent, nous sommes aujourd’hui à un carrefour déterminant pour notre destin. Nous devons sortir des idées préconçues qui nous conduisent à l’impasse. Et pour redonner un cap à une société qui se délite il nous faut sortir de la logique d’une croissance infinie dans un monde fini. Que des décideurs politiques locaux feignent de ne pas l’entendre nous étonne. Car si ces affirmations, désormais largement reconnues, bien au-delà des milieux progressistes, ont une signification, elles doivent les engager à aborder autrement notre développement.

Le projet d’une Cité de la musique tel qu’il nous est proposé nous interpelle. Doit-il être un enjeu de prestige et s’inscrire dans une course effrénée à la compétition, comme les promoteurs l’affirment, pour permettre à Genève de rivaliser avec ce qui se fait de mieux au monde ou doit-il, au contraire, prendre en compte les nouvelles exigences sociales, environnementales, politiques et économiques qui vont nécessairement façonner le « monde d’après » ?

Issu d’un concours architectural conçu dans l’entre-soi d’un petit monde de décideurs peinant à se projeter dans une autre vision de notre croissance, le projet aboutit à un bâtiment conquérant de verre et d’acier que l’ellipse du toit, inspirée par d’autre bâtiments similaires, accentue encore. Il écrasera la place des Nations censée être un espace d’ouverture et enserrera la route de Ferney entre deux parois de de trente mètres de hauteur alors que cette avenue constitue l’entrée dans la Genève internationale. Mais en dehors de ces caractéristiques architecturales et urbaines que l’on peut ne pas partager, le bâtiment aboutira à l’abattage de plus d’une centaine d’arbres magnifiques et à la démolition d’une maison de maître digne d’être protégée. Même si les concepteurs proposent de replanter plus du double de ces arbres, rien jamais ne remplacera la surface foliaire des grands arbres qui abritent toute une micro-faune laquelle serait détruite en même temps. Le choix est d’autant plus désolant que le périmètre retenu permet d’envisager un édifice ou une articulation d’édifices en harmonie avec la qualité de l’environnement végétal et patrimonial.

Comment a-t-on pu organiser un concours sans demander aux architectes de concevoir leur projet dans le respect de la biodiversité et de de l’environnement végétal et patrimonial ? Comment a-t-on pu concevoir ce concours sans impliquer des représentants des associations de quartier qui d’emblée auraient permis d’éviter de telles aberrations ?

Dès lors que faire ? Rester dans le déni et laisser passer les critiques en espérant qu’avec une bonne campagne publicitaire, on fera taire toutes ces réserves. C’est un choix. Apparemment, c’est celui des autorités et des promoteurs.

Nous suggérons au contraire de prendre le temps d’une pause qui fait terriblement défaut dans une société mue par la seule vertu de l’accélération, pour évaluer toutes les données de cette belle idée.

Nous proposons une nouvelle concertation – de fait une exigence constitutionnelle – pour relancer un projet qui démontrera qu’une petite ville en Europe est capable d’esquisser les contours d’un nouvel espace musical en harmonie avec les exigences de la nature. C’est aussi la meilleure manière d’anticiper les attentes d’une jeunesse désireuse de construire un autre monde.

Cet appel, nous l’adressons, au-delà des membres du Conseil municipal qui devront bientôt se prononcer sur cet enjeu, à la Fondation Wilsdorf que nous sentons mal à l’aise face à une polémique qui va nécessairement s’amplifier. Même si la décision fâchera certains des promoteurs, nous croyons que notre premier mécène local aurait intérêt à peser de tout son poids pour que son engagement s’inscrive résolument dans une autre vision de notre devenir, en d’autres mots, en faveur d’une croissance plus sélective et plus harmonieuse. N’est-ce pas le sens profond d’une nouvelle Cité de la musique ?

Alain Clerc, président et Catherine Demolis, vice-présidente