Edito : Jardins privés-publics

Le Petit-Saconnex a gagné son référendum et peut désormais préserver ses poches de verdure. Toutefois, il serait dommage de s’arrêter là. Car, d’autres quartiers sont visés par la densification de la ville et du canton. Et, en dépit des mesures annoncées censées nous préserver des excès actuels, les nouveaux chantiers planifiés ne nous prémunissent pas d’une mauvaise préservation des espaces verts et de la micro-faune.

Les discussions qui ont entouré les deux votes sur les déclassements du Pré-du-Stand et du Petit-Saconnex montrent qu’il convient désormais de dépasser l’affrontement stérile entre, d’une part, les promoteurs d’une densification fondée sur la conviction qu’une augmentation démographique (stimulée par des politiques de sous-enchères fiscales) est le seul moyen d’assurer notre développement et, d’autre part, les partisans d’une croissance maîtrisée sans l’afflux de nouveaux habitants. 

De nouveaux modes de comportement, une plus grande solidarité, une meilleure qualité de vie devraient émerger de cette prise de conscience susceptible par ailleurs de jeter de nouvelles bases dans les relations entre les pouvoirs publics, le monde associatif et les acteurs économiques.

Pour autant qu’il soit possible de nous extraire des schémas classiques d’une croissance fondée sur la seule augmentation du PIB, une telle évolution nous paraît incontournable. Avec le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la disparition de milliers d’espèces animales, cette transition devient même urgente.

Au Canada il existe des parcs naturels privés ou les jardins sont reconnus comme tels pourvu qu’ils obéissent aux lois de protection de la nature et qu’ils soient ouverts au public sous certaines conditions.

Il est donc possible de créer des îlots de nature en pleine ville en impliquant l’ensemble des acteurs sociaux, privés et publics, désireux d’apporter leur contribution dans le développement de villes plus humaines. Ces îlots peuvent répondre à divers besoins, les uns seront protégés de toute activité humaine (jeux, barbecue, lumière, bruit) afin de favoriser la nidification, les autres pourront être ouverts à des activités sociales respectueuses des arbres et de la faune.

Réenchanter la ville, dans le cadre de collaborations innovantes avec le concours de propriétaires privés pourrait être une voie à explorer. Elle contribuerait aussi à redéfinir les bases d’une solidarité sociale mise à mal par la montée de l’individualisme et des inégalités sociales. La démarche serait bénéfique à la fois pour la faune et pour les humains.

Avec l’aide et le soutien des pouvoirs publics, certains jardins pourraient ainsi être labellisés soit “jardin naturel”, soit “réserve naturelle urbaine” et s’ouvrir au public dans le cadre de conditions à définir.


Si elle ne veut pas rester un simple slogan politique, l’urgence climatique nous commande de revoir nos comportements et de jeter les bases d’une nouvelle morale. Cela passera sans doute par des sacrifices tant sur le plan personnel qu’au niveau collectif. L’urgence climatique nous oblige aussi à repenser les concepts qui définissent jusqu’à ce jour notre relation à la nature et à la propriété privée. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons affronter les changements inéluctables qui menacent aujourd’hui notre idée du “vivre ensemble”. Des jardins-privés publics sont en premier pas en ce sens.

Catherine Demolis